samedi 11 juin 2016

Louis Bertholom - Gaëls

LES PORTES DE L'OUBLI




Portes bleues blanches jaunes
vitres secrètes rouges
que traversent les lampes

Façades de musées
aux entrées nirvanesques
            que cachent-elles
            dans la course des taxis
            des maisons mauves ?

Appel d'un ailleurs
quand la pluie ricoche 
           sur les tuiles rousses

Des colonnes extravagantes promettent
            des paradis de « spirits » tourbeux

Pousser ces portes charnues
             de l'oubli à la fraternité
             où philosophies de tout de rien 
             s'évaporent au whiskey

Églises profanes
aux calices de noires Guinness
sanctuaires de liesses
des lèvres blanchies 
             de mousse volent
dans la pénombre
             aux murs clinquants

La plainte primale
des uilleann pipes se glisse
dans le brouhaha vespéral
              source soudaine d'un bois fatigué

Univers à chaque fois unique
              dansent les pintes
              gît le tabac froid
              des temps déchirés

Dublin est belle
dans la fumée libre
              au « last drink » s'éloignent
              les portes de l'oubli



Extrait de « Les ronces bleues suivi de Gaëls »
Louis Bertholom
éditions Blanc Silex 1998



mardi 7 juin 2016

Nicolas Le Golvan – Psaume des psaumes



Avant d'ouvrir ce livre intitulé Psaume des psaumes, j'appréhende de ne rien y appréhender justement. J'ai peur que ma volonté de me maintenir à l'écart de toute religion me soit un handicap pour apprécier ce nouvel ouvrage publié par les éditions La Sirène étoilée. Mais bon, je suis vite plongé dans la mort d'un David que l'auteur tient à ne pas présenter précisément. Mais avec ce titre on est obligé de penser à ce roi David, présent à la fois dans la la Torah, la Bible et le Coran. Et si la poésie pouvait réunir les trois religions dans une même vision de la mort injuste ? Et si l'amour quel qu'il soit était chanté par tous ?
David le bien aimé est mort. Son amant est partagé entre le désir de rendre hommage
« 
Comme si on devait aux morts ces égards et ces vers que personne n'a donné aux vivants » et celui de garder le silence  «Et pourquoi donc parler ? / le silence suffit au feu à disposer de toi ». Il veut s'appliquer en choisissant ses mots « David, pauvre toi / je n'ai de poème pour envelopper tes restes ». Des mots de poésie pour ce psaume. Psaume des paumes perdues sans l'Autre, toujours marquées par le souvenir « ton nom écrit désormais dans ma paume, pauvre livre arraché de mes mains qui ne se lavent pas de ton nom ».
Des mots de poésie, quoi de mieux pour rendre les honneurs « les jolis mots qui rendent l'honneur, la beauté à la vie, l'homme pour l'homme ». Des mots de poésie pour dire l'amour au delà de la mort « Je ne suis que l'ombre de mourir à l'ombre de ce reste de toi ».
Réflexion sur la mort aussi  « Assez, David, je vais te dire ce qu'il en est de mourir car la mort est à charge des vivants », « pour l'homme qui meurt la lumière est exacte, l'arbre infatigable » et sur la fragilité des hommes « David, combustible maigre jeté au grand feu des hommes » . Et la religion « un monde fidèle, David? Tu croyais? comment peut-on croire encore? ».
Ce psaume est une bien belle élégie d'amour « au débit de ton nom, David, je n'ai pas démérité », « je garde de toi ce qui n'est écrit dans aucun de tes livres, David » au delà de toute religion et de toute culture.





Psaume des psaumes
Nicolas Le Golvan
48p 12€



 Article publié également dans la revue Recours au Poème

Jacques Josse - Au célibataire, retour des champs



En treize poèmes datés du 25.11.2013 au 13.03.2014, Jacques Josse poursuit son travail d'élégie aux petites gens, dans un petit ouvrage, édité par Julien Bosc dans un format qui n'est pas sans faire penser aux plaquettes rouges des éditions Wigwam, qu'animait Jacques Josse il y a quelques années.

Jacques Josse, « arpenteur de solitudes » selon le regretté Ronald Klapka, évoque ici avec pudeur le quotidien d'un de ces anonymes à la « vie rêche », comme hors du temps au « visage torturé » et aux « yeux éteints », un de ces transparents qui traversent le monde avec « sa part de ténèbres. Son feu intérieur ». Ces gens de la campagne avec « l'horizon à hauteur des talus », si souvent moqués et pourtant si remplis d'humanité et à l'âme toute aussi noble.

[...]
Demande au cheval mort
qui tire depuis toujours dans sa mémoire la même
charrue aux socs usés
de continuer à lui labourer le crâne
pour y semer ces idées noires
que les corbeaux déterreront dès l'aube.

Comme toujours, Jacques Josse compose en quelques courtes proses, une poésie en fines esquisses d'instants simples. On y retrouve donc les thèmes de la solitude, cette meurtrissure mortelle, la mort, le deuil, bien sûr, toujours sous-jacents dans l’œuvre de Jacques Josse. La mort, cette éternelle question qui rend les hommes si fragiles, jusqu'à les emporter.

Ici, le regard de l'auteur est bienveillant. Et cette bienveillance, sur ces habitants du monde sans plus de destin qu'un chemin ardu et quelques idées noires, fait plaisir à lire dans le monde actuel si cynique.



Au célibataire, retour des champs
Jacques Josse
2015
16p 7€


 Article publié également dans la revue Recours au Poème

Guénane – Au-delà du bout du monde





Au-delà du bout du monde il y a « la fin de la terre » qui « n'est pas le début du ciel ».

Au-delà du bout du monde il y a les « houles des Cinquantièmes Hurlants » et autres lieux pétris de notre imaginaire.

Au-delà du bout du monde il y a le nom insubmersible de Magellan.

Au-delà du bout du monde on peut « embarquer pour l'australité » vers des « tortures géographiques » et une « lumière crue ».

Au-delà du bout du monde il y a des cormorans des albatros, ces poètes qui « déploient leurs talents » « dans le lit du vent ».

Au-delà du bout du monde il y a les « lubies du Williwaw » cette « gifle descendue des Andes ».

Au-delà du bout du monde il y a des « courants qui se contredisent » et des mots à y « chaluter ».

Au-delà du bout du monde il y a des « marins et poètes » « passeurs de peines ».

Au-delà du bout du monde il y a une langue yaghane qui se meurt aux bord des « eaux millénaires » où leurs barques savent « décrypter les silences ».

Au-delà du bout du monde il y a « l'éternité à notre portée ».

Au-delà du bout du monde il y a encore les cicatrices de la colonisation « Monsieur Darwin lequel fut pour l'autre l'animal ? ».

Au-delà du bout du monde il y a le « continent qui recule » et la « terre qui s'amenuise ».

Au-delà du bout du monde il y a mille raisons de s'interroger « à quand remonte la souffrance du monde ? » « avons-nous depuis appris à voir ? » « Et vous, quelles traces laisserez-vous ? ».

Au-delà du bout du monde il y a comme une alerte, le « tocsin avant collapse ».

Au-delà du bout du monde il y a la poésie de Guénane, la belle « poésie en voyage » de Yves Perrine.

Au-delà du bout du monde doit se placer le poète.







Au-delà du bout du monde

Guénane
éd. La Porte – Poésie en voyage
2015
35 p
3€80 (abonnement 21€ pour 6 numéros à l'adresse Yves Perrine, 215 rue Moïse Bodhuin 02000 Laon)



 Article publié également dans la revue Recours au Poème

mardi 19 janvier 2016

Laurent Girerd – Le Millier d'arbres sous le regard

Quand Laurent Girerd se fixe comme mission de rendre aux cerisiers les pétales envolés, l'on se dit qu'il y aura bien de la poésie dans ce nouveau tirage des éditions Le temps qu'il fait. Faire mission d'un impossible n'est-il pas ce qui honore l'écrivain ? Et quand celui-ci s'astreint quotidiennement à « faire ses exercices d'admiration » nul doute que l'écrivain se fait poète.

Avec ce voyage au Japon, Laurent Girerd souhaite aller fêter Hanami, le retour sacré du printemps où les japonais, se rassemblent sous les « nuages roses et flottants » des cerisiers en fleurs.

Dans ce recueil de courtes proses poétiques, Girerd ne cherche pas à fabriquer une énième japoniaiserie haïkisante. Car, même si j'aime sa fulgurance et sans faire de basho bashing, je commence à me lasser des haïkus. Sans doute qu'à force d'ateliers d'écritures, il s'est tellement répandu qu'il en a perdu justement sa fulgurance...

Ici, sur le chemin des pétales envolés, Girerd expérimente en petites proses combien « le goût des choses n'est pas inné » et nous fait découvrir ce Japon ancestral qui attache de l'importance à la façon de croiser les pans du kimono. Les pétales de cerisiers symbolisent le retour du printemps et des aigrettes. Mais l'auteur sait bien que « ces pétales fripés repliés / Pourquoi comme au soir de la vie ? », que le cycle des saisons ne s'applique pas à la vie humaine et que l'hiver ne donnera pas un nouveau printemps.

Bien sûr, Girerd ne se prive pas de métaphores intelligentes pour évoquer ces pétales de cerisiers : « La Voie lactée qui bat ses matelas. », « La traîne en mousseline de la brise en jeune mariée ». Mais « l'image des confettis ne convenant pas / à ces noix d'onguent / à ce détachement du monde / presque aristocratique », jamais ne se contentant de la facilité, l'auteur dit s'efforcer « de bannir tout prosaïsme dans [sa] manière de poser le regard ».

Ce voyage au Japon, initiatique à plus d'un titre sur les pas de Saigyô, Bashô et Buson, est un hommage à la « grandeur d'un arbre qui ne donnera pas de noyau à replanter, de confiture à tartiner, de liqueur à déguster. Qui fera seulement naître chez son contemplateur l'émotion qui réchauffe l'esprit. ». Faire naître l'émotion qui réchauffe l'esprit, ce pourrait être là, aussi, l'autre mission du poète...

Bien qu'arrivé trop tard d'une dizaine de jours à Yoshino, but de son voyage, Laurent Girerd transforme cette quête personnelle en un véritable hommage à cette belle culture japonaise qui mérite mieux que des exercices approximatifs en atelier d'écriture.



Le Millier d'arbres sous le regard
Laurent Girerd

2015. 96 p
ISBN 978.2.86853.606.8
14,00 €



 

Sabine Péglion - Le nid

Dominique Sierra, directrice des éditions la tête à l'envers, vient de publier le dernier ouvrage de Sabine Péglion, Le nid. Une élégie bouleversante.
« Les enfants ont quitté la maison, le nid est vide désormais » C'est par cette phrase entendue par l'auteure que commence ce livre avec un texte introductif nous donnant sans doute quelques clés de lecture. Mais dès les premières strophes, le lecteur sent que ce nid n'est pas que le cocon douillet duquel les enfants s'envolent, mais qu'il annonce quelques profondes souffrances :
« Attente ou résignation / il hésite […] Ombre noire déchiquetée / transpercée d'étoiles // elles y sombrent / une à une »

Car le nid se fabrique avec de petites brindilles et des plumes mais aussi avec les branches noires de la souffrance : « En toi / gît à présent ce nid / suspendu //matrice indéfectible / nid vide / inflexible au centre / de toutes tourmentes. »
Vus du nid « les visages d'enfants / en absence d'eux-mêmes // Tu inscris la terre qui se craquelle / et l'horreur de la mère dans l'enfant disparu ». Et défilent les jours, la vie, la rouille, l'écorce, les bourrasques, « le gris obscur des nuages ».
Puis le nid se fait barque, « Du nid indéfectible / à la barque du temps / tu dérives [...] terme ou départ / on n'oserait y croire ».Le voyage (envol ou dérive?) tourne enfin vers le soleil là où la lumière réchauffe l'intime sans renier le noir effondré.
J'aime la poésie quand, comme avec Sabine Péglion, elle n'est pas évidente, qu'elle ne nous saute pas aux yeux, comme elle nous sauterait à la gorge. Que les mots durs ne nous soient pas assénés comme aux actualités télévisées ou les séries policières. On ne sait rien de l'histoire qui sous-tend ce poème. Et c'est tant mieux, à chacun d'imaginer, de ressentir... et de ressentir surtout toute l'émotion et l'humanité qui transparaît de cette élégie bouleversante, rehaussée des belles encres sombres de l'auteur et si bien mises en valeur par le travail de l'éditrice. Un beau livre, à la belle âme.

Sabine Péglion
Le Nid
éditions la tête à l'envers
Encres de l'auteur
47 p.
13,50 euros
ISBN : 979-10-92858-09-9



Jean-Luc Despax - 9.3 blondes light

Despax fume un max. 93 cigarettes sans dormir (un peu moins que les 113 du pote-poète HFT, lui aussi Très Haute Tension dans les mots. Oh mais laisse allumé tes clopes en ce monde clopin-clopant. 93 cigarettes, calibre 9.3, fumer tue (les espagnols plus prudents : fumar puede matar). Écrire nuit gravement à votre santé et celle de votre entourage. Une cigarette allumée éclaire les visages, et si le poème en faisait autant?
Dans son dernier livre, Despax allume, il allume les visages de leur feu intérieur, allume les regards sur le monde actuel et ses zones d'ombres parfois érogènes. Ici on ne chipote ni ne vapote avec un ersatz de pensées light. Tout est dit cash. La libre circulation des biens et des malles de billets. La libre circulation des hommes mais pas de leurs idées. Liberté de penser/fumer. Société de consommation, consolation à la con, cons sommés de consommer. Despax crame du poème pour se moquer des incultures ("le coca zéro de l'écriture"... )
Le temps d'une cigarette s'approprier l'instant. Photographies slammées, en rime ou pas, en rythme et en humour assurément. Le monde entier s'échappe de ces volutes surprises au coin fumeur. La poésie toute entière dans tous les lieux les plus improbables (grand aquarium, magasin d'antiquités, chez MacDo ou à Lisbonne, Amsterdam ou Magny les Hameaux, etc.)
Despax, pour une écriture à réaction poétique et politique salutaire. Et en refermant cet ouvrage se dire qu'il serait bon de pouvoir arrêter la connerie comme une cigarette.
9.3 blondes light
Jean-Luc Despax
Préface de Serge Pey
Le temps des cerises
150 pages
12 €